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Effectologie
ou la logique de l’effet chez Amédée Poujol
L’attention d’Amédée Poujol porte depuis longtemps sur un type d’effet particulier : les volutes de fumée, les reflets moirés de l’eau ; bref, des effets naturels dont le caractère volatile, éphémère et fragile est précisément d’introduire la contemplation dans un jeu sans fin.
L’effet est donc bien recherché, il n’est pas pour autant représenté comme dans les célèbres « piscines » de David Hockney. L’enjeu n’est pas, pour Poujol, de produire une image de l’eau, mais plutôt de comprendre la logique interne des reflets de surface. Il ne s’agit pas non plus d’imiter cette dernière, ce qui donnerait à la nature la place d’un modèle, mais de déduire et construire une équivalence picturale. C’est par des jeux de superposition et de stratification uniquement picturaux que sont obtenus ces mouvements plastiques qui évoquent les reflets d’une surface liquide. Le rapport à des effets naturels n’est là que comme prétexte à combiner des éléments, à produire des effets qui, en eux-mêmes, sont essentiellement picturaux.
Ainsi, l’effet a deux aspects divergents dans cette peinture : il est d’abord visé comme résultat par équivalence à l’effet naturel ; il est ensuite produit et prend ainsi son indépendance dans et par la création picturale.
L’effet visé tout d’abord a la fonction d’un telos, d’une direction pour la peinture. Il s’agit d’orienter dans une même direction les effets et accidents picturaux de la création pour leur donner un sens. L’effet recherché remplit donc ici le rôle du « sujet » de la peinture classique. L’art contemporain a dû assumer cette question du sujet avec des bonheurs plus ou moins grands. Dans la peinture classique, le sujet est l’objet, la scène, ou la figure à représenter. Dès lors que disparaît la structure représentative et téléologique au profit de l’autonomie de l’œuvre, la question du sujet devient centrale et inquiétante. Sans but ni direction, c’est un champ infini de possibilités et d’expérimentations qui s’ouvre, en même temps qu’une perte paradoxale de signification. La richesse de l’information dans les formes nouvelles empêche la redondance de la signification classique, comme le montre Umberto Eco dans l’Oeuvre ouverte.
Ainsi, les différentes stratégies par rapport au sujet en peinture ont principalement consisté soit à l’éliminer tout simplement, soit à en faire un prétexte. Chez Claude Viallat par exemple, l’œuvre tout entière se tient du côté de la suppression du sujet au profit d’un système de répétition d’une forme aléatoire dont la fonction est de générer des jeux infinis d’écriture et de couleur. Le prix à payer est ce caractère aléatoire et absurde du point de départ que logiquement Viallat a dû revendiquer et assumer. On trouve ensuite des exemples de sujets prétextes dans toute la tradition moderne de déconstruction de la peinture. Chez Picasso par exemple, le sujet est souvent là comme prétexte à produire des expériences et des formes nouvelles. Cependant, toute la tension et l’intérêt des œuvres de Picasso résident précisément dans la résistance de la figure-sujet qui ne perd pas son identité malgré les déformations.
A l’alternative du figuratif et de l’abstrait sur la question du sujet, Amédée Poujol propose une nouvelle voie, modeste en apparence, mais d’une profondeur nouvelle, qui mérite que l’on s’y arrête et peut-être que l’on risque un nom pour la qualifier : « effectologie ». En effet, cette œuvre est une véritable méditation artistique sur la production et l’efficacité esthétique de l’effet pictural. Le néologisme « effect » est construit par François Julien pour rendre compte de la réflexion chinoise sur l’efficacité stratégique dans son Traité de l’efficacité. En tenant compte du potentiel de la situation, de ses failles et de ses virtualités, le stratège ne cherche pas à atteindre un but fixé a priori en délibérant uniquement sur les moyens, mais participe à l’avènement d’un effet contenu et suggéré par la situation elle-même, à son déroulement et à son amplification. « L’effect » articule à la fois la présence de l’effet et son efficacité, en d’autres termes son effectivité. Pour faire advenir l’effet recherché, le stratège doit atteindre l’intelligence de la situation et rester en retrait, agir le moins possible. On voit dans cette action-contemplation tout le profit que pourrait donner la transposition de cette analyse dans le domaine de l’art. La peinture chinoise a opéré ce déplacement et François Julien en rend compte dans La grande image n’a pas de Forme. Mais le contexte dans lequel Amédée Poujol rencontre cette question de l’effet est tout autre : c’est celui de la signification de l’œuvre et de la question symbolique du sujet. Pour se laver du soupçon d’insignifiance, la peinture abstraite naissante dut s’inventer des sens cachés et profonds, prétendre introduire comme Kandinsky du « spirituel dans l’art ». Les avant-gardes matérialistes ensuite durent affronter et revendiquer la question du décoratif, conçu précisément comme absence de signification. En quoi le travail d’Amédée Poujol se distingue-t-il de ces approches et boulverse-t-il les termes même de la question du sens en peinture ?
En apparence, l’effet recherché dans ses toiles, les reflets moirés de la surface de l’eau ou les volutes de fumée seraient plutôt du côté du sujet classique de la représentation. Il donne une direction de travail dans la création et puis un sens de lecture du tableau pour le spectateur. Il a un bien caractère final, puisque tous les actes de la création conduisent à produire l’effet, comme s’il était le sujet du tableau. Mais il se rapproche ensuite du sujet-prétexte en ce qu’il n’est pas contraignant, mais ouvert. Puisqu’il s’agit d’effet et non de figure ou d’objet bien identifiés, les traits signifiants sont moins figés. Il s’agit plus d’évoquer que de reproduire. Mais à la différence du sujet purement prétexte qui, ou bien se dissout dans les expériences formelles et picturales, ou bien se manifeste comme tension entre forme et sujet, l’effet recherché ou visé ici est en cohérence avec la création. Il rentre en résonance avec les effets trouvés et produits dans l’expérimentation créative dont il se nourrit rétroactivement. Sa dimension effective vient précisément de cette capacité à absorber les événements créateurs et les accidents de la matière dans une totalité qui ne leur est plus opposée, qui ne se situe plus sur l’autre plan transcendant du signifié, à l’autre bout de la référence. Le « c » de « l’effect » tiendrait précisément de cette rencontre entre la direction et le chemin. Ici « l’effect » de Poujol ne se perd plus comme la figure classique dans une référence transcendante, mais agit par sa présence et son efficacité décorative. Cette peinture montre que l’effet décoratif n’est pas insignifiant, comme on l’a cru trop longtemps en opposant le décoratif au représentatif, mais il est actif. Sa signification est décor-active[1]. Les évocations qu’il produit ne sont plus à lire comme une représentation d’une nature déjà là, simplement imitée, mais comme une résonance analogique entre réalités formelles, multiples, distinctes et voisines, sans hiérarchie ni prééminence.
S’il fallait trouver une référence à ce travail et à son mode de fonctionnement, on pourrait risquer le nom de Pierre Soulages, malgré les différences évidentes de forme et d’apparence, notamment pour la couleur. L’Outrenoir de Pierre Soulages peut être aussi considéré comme une sorte « d’effect », de forme agissante et effective, par ses qualités mêmes. La différence est que cette œuvre se situe entièrement du côté de l’effet trouvé et produit sans rechercher un effet déjà connu ou visé dans son apparence. Qu’apporte donc Amédée Poujol avec ses « effects » de surfaces moirées ? Une nouvelle façon de voir l’eau ?
Répondre ainsi serait reconduire le parallélisme artifice-nature, avec la double hiérarchie du modèle et de la copie, du signifié et du signifiant qu’elle suggère, que cette œuvre court-circuite plutôt. C’est sur un même plan qu’il faut placer ici les effets naturels et les effets picturaux, les uns renvoyant aux autres et inversement, dans un régime immanent de résonance généralisée ou tout s’entr’exprime, s’évoque, tout en restant soi-même, dans son effectivité même. Il y a donc « effectologie », dans la mesure où c’est bien d’une science de « l’effect », dans sa compréhension et dans sa production, dont témoigne Amédée Poujol. Tout, dans ses peintures, concourt à produire le maximum de présence, de résonance, en limitant les moyens et en laissant au maximum la peinture se faire elle-même, et sans l’enfermer dans une signification a priori. Efficacité et abandon tout à la fois, voilà son tour de force.
Henri Darasse
[1] En août 2001, Amédée Poujol participait à l’exposition Décor-actif, à la fondation du Pioch-Pelat à Castelnau.
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